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Contributions > Par auteur > De Herde Véronique

Jeudi 21
Thématique 2 - Alimentation, agriculture, élevage
Olivier De Schutter
› 10:40 - 13:00 (2h20)
› Foyer du lac
Les circuits alternatifs de commercialisation du lait en Wallonie : éléments déclencheurs et facteurs de succès
Thérésa Lebacq  1, *@  , Philippe Baret  1, *@  , Didier Stilmant  2@  , Véronique De Herde  1@  
1 : Université catholique de Louvain, Earth and Life Institute Agronomy  (UCL, ELI-A)  -  Site web
Place Croix du Sud 2, 1348 Louvain-la-Neuve -  Belgique
2 : Centre wallon de Recherches agronomiques  (CRA-W)  -  Site web
Rue de Liroux 9, 5030 Gembloux -  Belgique
* : Auteur correspondant

1. Contexte et objectifs

Les circuits alternatifs de commercialisation sont souvent considérés comme étant une solution permettant aux exploitations laitières de faire face aux défis économiques et culturels auxquels le secteur agricole est aujourd'hui confronté (augmentation du prix des intrants, volatilité des prix des produits agricoles, évolution des attentes sociétales). Le terme « alternatif » se réfère à une situation se différenciant du circuit de commercialisation conventionnel caractérisé par la séquence « ferme – laiterie – industrie laitière – grande distribution ». Ces circuits alternatifs intègrent une grande diversité de modes de commercialisation : de la transformation du lait à la ferme et de la vente des produits en circuits courts – c'est-à-dire caractérisés par la présence d'au plus un intermédiaire entre le producteur et le consommateur (vente par correspondance, points de vente collectifs, vente sur des marchés, etc.) – à des circuits de type long : vente dans les grandes surfaces, à des grossistes, à des commerçants détaillants, vente du lait à une structure coopérative alternative ou à une fromagerie, vente à l'exportation, etc. (SPW - DGARNE, 2007).

Afin d'aller au-delà des atouts et des inconvénients relativement connus des circuits alternatifs de commercialisation du lait, ceux-ci ont été étudiés dans une perspective de transition et de trajectoire d'évolution des exploitations. Dans une telle logique, notre objectif consiste à identifier : (i) les éléments déclencheurs (drivers) expliquant l'engagement des éleveurs dans ces voies alternatives de commercialisation et (ii) les facteurs favorisant leur succès, en termes de pratiques, de réseaux d'acteurs et de connaissances. Par l'analyse de ces deux éléments, l'enjeu global est d'étudier la manière dont ces éleveurs interagissent avec le régime sociotechnique dominant et les mécanismes de verrouillage (lock-in) caractérisant ce régime. Nous souhaitons ainsi dépasser l'étude des seules motivations des producteurs (why ?) et aborder la manière dont ceux-ci s'engagent dans une telle transition (how ?). Ce point s'avère en effet crucial afin de comprendre les dynamiques sous-jacentes des processus de transition et d'identifier les ressources dans lesquelles investir pour favoriser ces transitions (Blesh and Wolf, 2014).

Pour ce faire, la question a été abordée à partir d'une étude de cas : les circuits de transformation fromagère en Région herbagère liégeoise et en Haute-Ardenne. Deux cas de figure ont été considérés dans notre analyse : (i) la transformation fromagère à la ferme et (ii) la livraison du lait à une structure de transformation fromagère, sans passer par l'intermédiaire d'une laiterie conventionnelle. Ces deux cas combinent des situations de commercialisation en circuit court et des modes d'écoulement en circuit long, plus étendus au niveau géographique.

2. Cadre théorique

La perspective multiniveau (multi-level perspective, MLP) représente l'une des théories majeures dans le domaine de l'étude des dynamiques de transition. Celle-ci considère la transition comme étant le résultat d'interactions multidimensionnelles entre : (i) le régime sociotechnique en place, caractérisé par un ensemble d'éléments techniques et matériels, de réseaux sociaux et de normes, et stabilisé par des mécanismes dits de verrouillage ; (ii) des niches d'innovations, au sein desquelles des nouveautés sont développées et (iii) le paysage ou contexte externe (Verbong and Geels, 2010). Dans un contexte de transition des systèmes agricoles, la MLP a pour limite de ne pas suffisamment considérer l'échelle de l'exploitation agricole, notamment les relations et les pratiques des agriculteurs (Duru et al., 2014; Hinrichs, 2014). Etant donné le rôle prépondérant joué par l'agriculteur dans le développement de pratiques innovantes (Seyfang and Longhurst, 2013), il semble crucial de combler cette lacune afin d'explorer davantage le niveau de la niche.

Dans ce contexte, nous avons utilisé un cadre de travail associant la MLP à l'analyse des trajectoires individuelles d'exploitation. Cette seconde approche consiste à étudier, à partir de données collectées dans le cadre d'enquêtes, les évènements et les changements ayant eu lieu au cours du temps dans différentes exploitations (Lamine, 2011; Bidaud, 2013). Il s'agit d'identifier non seulement les changements de pratiques et de conceptions s'étant opérés dans l'exploitation, mais également les changements concernant les processus d'apprentissage, les relations développées par l'agriculteur avec d'autres acteurs et son insertion dans des réseaux sociaux (Lamine and Bellon, 2009; Lamine, 2011).

3. Méthodologie

Notre étude a été réalisée à partir d'une approche qualitative consistant en une enquête par entretiens semi-dirigés auprès d'éleveurs laitiers engagés dans les circuits de transformation fromagère sélectionnés ou ayant arrêté cette activité. Au total, cinq éleveurs réalisant la transformation à la ferme et dix éleveurs livrant leur lait à une fromagerie ont été interviewés durant les mois de novembre et de décembre 2013. Les éleveurs transformateurs interrogés transformaient une partie – de 15 à 80 %, selon les cas – de leur production laitière, tandis que l'autre était écoulée en laiterie traditionnelle. Parmi les éleveurs livreurs, neuf sur dix étaient des producteurs biologiques livrant la totalité de leur lait à la fromagerie, tandis que le dernier était un producteur conventionnel livrant 15 % de sa production. La phase d'entretiens a été arrêtée lorsque ceux-ci n'apportaient plus d'informations nouvelles (processus de saturation) (Comeau, 1994).

Tous les entretiens ont été enregistrés et retranscrits intégralement. Ces données qualitatives ont ensuite été traitées avec le logiciel R qualitative data analysis (Huang, 2011) afin d'identifier : (i) les éléments ayant poussé l'agriculteur à explorer une voie alternative de commercialisation et (ii) les facteurs expliquant le succès de ces initiatives et ceux ayant freiné l'engagement de l'éleveur dans cette voie.

4. Résultats

4.a. Éléments déclencheurs

Différents éléments poussent les éleveurs interviewés à définir d'autres modes de commercialisation que l'unique livraison du lait à une laiterie traditionnelle (Tableau 1). Ces éléments déclencheurs concernent : (i) des aspects économiques liés au prix du lait ; (ii) des aspects relationnels vis-à-vis de la laiterie et de l'aval de la filière ; (iii) des opportunités liées au contexte dans lequel se situe l'exploitation et (iv) des opportunités relatives à la structure de l'exploitation. En analogie avec la MLP, ces éléments déclencheurs ont trait tant au paysage qu'au régime sociotechnique et aux niches d'innovations (Tableau 1).

Tableau 1 Eléments déclencheurs d'une voie de commercialisation alternative des produits laitiers.

4.b. Facteurs de succès

Différents facteurs ont permis le succès des éleveurs interrogés en termes d'engagement dans un circuit alternatif de commercialisation de leur production. Ces facteurs ont été regroupés en six catégories : la qualité des fromages produits, l'adaptation de certaines pratiques agricoles, le développement de connaissances pratiques et de compétences stratégiques et relationnelles, la gestion des réglementations sanitaires, les relations entretenues par les éleveurs avec d'autres acteurs de l'aval de la filière et le rôle du consommateur. Ces facteurs de succès montrent la nécessité d'opérer une rupture vis-à-vis du régime, pour garantir la réussite du changement de circuit de commercialisation. Cette rupture implique des changements pratiques (l'utilisation d'une race à vocation fromagère, plutôt que la race Holstein, par exemple) et relationnels (notamment, le développement de relations de confiance avec la structure en aval, plutôt que la présence de relations de pouvoir). Ces changements sont parfois liés à des conceptions de l'éleveur se différenciant de celles en vigueur dans le régime, en termes d'objectif de production (objectif d'autonomie plutôt que de productivité, par exemple) et de relation avec l'aval de la filière. Dans notre étude de cas, la différenciation de ces conceptions semble constituer un prérequis à un changement holistique du système de production.

5. Perspectives

Les circuits alternatifs de commercialisation sont connus pour permettre aux agriculteurs d'obtenir un « juste prix » pour leurs produits, par opposition au circuit conventionnel dans lequel ils ont peu de pouvoir de négociation. Dans ce travail, nous identifions les éléments déclencheurs (drivers) expliquant l'engagement des agriculteurs dans de telles voies alternatives ainsi que les facteurs favorisant la réussite de ces expériences. Dans un objectif de promotion de ces circuits alternatifs, nos résultats soulignent l'importance d'investir dans les connaissances pratiques spécifiques au circuit fromager, de même que dans les compétences stratégiques (recherche d'opportunités, gestion, créativité) et relationnelles (capacité de négociation, par exemple) des éleveurs. Pour y parvenir, il s'agirait notamment de favoriser les échanges d'expérience entre éleveurs en structurant un réseau d'acteurs s'articulant autour du concept de circuit alternatif.

6. Bibliographie indicative

Bidaud, F., 2013. Transitions vers la double performance : quelques approches sociolo-giques de la diffusion des pratiques agroécologiques. http://agriculture.gouv.fr/IMG/ pdf/Analyse_CEP_63_Transitions_vers_la_double_performance_cle8627ba.pdf (consulté le 14/11/2013).

Blesh, J., Wolf, S.A., 2014. Transitions to agroecological farming systems in the Mississippi River Basin: toward an integrated socioecological analysis. Agric. Human Values http://dx.doi.org/10.1007/s10460-014-9517-3

Comeau, Y., 1994. L'analyse des données qualitatives. https://depot.erudit.org/bitstream /001759dd/1/ET9402.pdf (consulté le 12/09/2013).

Duru, M., Faresa, M., Theronda, O., 2014. A conceptual framework for thinking now (and organising tomorrow) the agroecological transition at the level of the territory. Cah. Agric. 23, 84–95.

Hinrichs, C.C., 2014. Transitions to sustainability: a change in thinking about food systems change? Agric. Human Values http://dx.doi.org/10.1007/ s10460-014-9479-5

Huang, R., 2011. RQDA: R-based Qualitative Data Analysis. http://rqda.r-forge.r-project.org/ (consulté le 03/12/2012).

Lamine, C., 2011. Transition pathways towards a robust ecologization of agriculture and the need for system redesign. Cases from organic farming and IPM. J. Rural Stud. 27, 209–219.

Lamine, C., Bellon, S., 2009. Conversion to organic farming: A multidimensional research object at the crossroads of agricultural and social sciences. A review. Agron. Sustain. Dev. 29, 97–112.

Seyfang, G., Longhurst, N., 2013. Desperately seeking niches: Grassroots innovations and niche development in the community currency field. Glob. Environ. Change 23, 881–891.

SPW - DGARNE, 2007. Etude du secteur laitier wallon. Synthèse et annexes. Direction générale de l'Agriculture, des Ressources naturelles et de l'environnement, Namur.

Verbong, G.P.J., Geels, F.W., 2010. Exploring sustainability transitions in the electricity sector with socio-technical pathways. Technol. Forecast. Soc. Change 77, 1214–1221.



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