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Vendredi 22
Thématique 6 - Le rôle des pouvoirs publics dans la transition
Delphine Misonne
› 11:20 - 13:05 (1h45)
› Biéreau
Le lien entre les représentations du DD et le rôle des pouvoirs publics
Hadelin De Beer  1@  
1 : Université Catholique de Louvain  (UCL)  -  Site web
Place de l'Université 1 - 1348 Louvain-La-Neuve -  Belgique

Dès sa genèse, le développement durable a eu différentes acceptions (Zaccai, 2002 ; Lafferty & Meadowcroft, 2000 ; Boutaud, 2005), ci-après appelées REPRESENTATIONS (pour le concept de représentation, voir notamment Abric, 1997). Theys, du Tertre et Rauschmayer en ont explicité six (Theys et al, 2003). Certains n'ont pas hésité à affirmer la pluralité des DD dans le titre de leur livre (Debuyst et al, 2001).

Les différentes représentations se sont reflétées dans la production des pouvoirs publics. Par exemple, les 3 plans fédéraux belges de développement durable (DD) se sont basés sur au moins 3 représentations différentes : (a) plan 2000-2004 : recherche de l'équilibre entre les 3 piliers (économique, social et environnemental) ; (b) plan 2004-2008 : fixation d'un(de) but(s) à atteindre, avec des objectifs opérationnels ; (c) plan 2009-2013 : mise en synergie des différents secteurs des autorités fédérales.

Une étude de l'OCDE suggère que les différentes représentations du DD ont influencé le type d'institutionnalisation du DD, de même que le choix des instruments (OCDE, 2002).

L'analyse des discours des pouvoirs publics nous permet de révéler les différentes représentations du DD (Hajer, 2003 ; Abric 2003).

Ce papier expose différentes représentations observées en indiquant leurs apports et limites, et montre comment les pouvoirs publics ont pu ou pourraient s'en servir.

  • 1. Les représentations
  • 1.1 Représentation « équilibre entre les 3 piliers du DD »

L'équilibre entre les piliers économique, social et environnemental, symbolisé par l'intersection d'un diagramme de Venn à trois éléments, est une des représentations les plus utilisées. A. Boutaud a montré que cette représentation était un compromis entre deux représentations antagonistes (tableau 1) (Boutaud, 2005)

Approche technico-économiste Discours : « pas de protection de l'environnement (ni sociale) sans une base économique forte » Priorité : économique, Type d'acteurs : entreprises

Approche consensuelle Discours : « concilier protection de l'environnement, équité sociale et croissance économique » Priorité : pas de priorité, équilibre Type d'acteurs : acteurs publics

Approche écosystémique Discours : « pas de pérennité du système humain sans prise en compte des capacités de la biosphère » Priorité : écologique Type d'acteurs : écologistes

Tableau 1 : l'équilibre entre les 3 piliers est un compromis

La représentation de compromis ou consensuelle butte sur des difficultés essentielles :

  • il s'agirait de mettre « en équilibre » des éléments qui ne se mesurent pas avec le même indicateur, ruinant toute possibilité de mesurer l'équilibre ;

  • quand bien même un indicateur commun serait utilisé, comme la monnaie, il reste à déterminer la valeur atteinte à l'équilibre, ce dernier n'étant pas synonyme d'égalité.

A défaut de pouvoir qualifier et déterminer l'équilibre, cette représentation ne permet pas de concevoir des politiques opérationnelles de DD. Tout au pus assiste-t-on à des politiques de collage consistant en « une simple juxtaposition d'objectifs économiques, sociaux et environnementaux » (Theys, cité par Pelenc 2014, p 12).

  • 1.2 Représentation par la méthode ou l'objet

Les communes et municipalités ont été très nombreuses à élaborer des plans locaux de développement durable, également appelés « Agenda 21 locaux ». Une analyse européenne portant sur plus de 5000 agendas 21 locaux (référence à préciser) a permis de classer ceux-ci en 5 catégories :

  • les « A21L ponctuels » : catalogue de quelques actions sans liens particuliers entre elles, mais couvrant diverses thématiques ;

  • les « A21L forums » : mise en place de forums de participation type « conseils consultatifs ». La participation citoyenne étant reprise comme élément fondamental du DD (principe 10 de la déclaration de Rio sur l'environnement et le développement1), la participation équivaut à un plan local de DD ;

  • les « A21L thématiques » : stratégie globale et cohérente sur un thème (réalisation d'un diagnostic, fixation d'objectifs, projet d'actions incluant tous les acteurs) ;

  • les « A21L gouvernés par le politique » : déclaration de politique générale faite par le responsable de la municipalité, qui couvre tous les domaines gérés par le politique ;

  • les « A21L holistiques » : stratégie multi-thématique, qui comprend tous les domaines, non seulement ceux gérés par les pouvoirs publics, mais également ceux gérés par les individus et institutions privées, et ceci de manière participative.

De cette analyse il ressort des représentations qui se positionnent entre deux pôles : celui de la méthode (processus) ou celui de l'objet (résultat) (Debuyst et al, 2001, p 523) comme l'illustre le tableau 2.

 

A21L forums A21L holistiques A21L thématiques A21L gouvernés par le politique A21L ponctuels

 Méthode (processus) Objet (résultat)

Tableau 2 : positionnement de plans locaux de DD sur l'axe « méthode » / « objet »

Si la méthode d'élaboration est primordiale, tout contenu spécifique au DD disparaît : tout ce qui est participatif est durable, l'un peut être confondu avec l'autre. Le concept de DD devient superfétatoire et la question de sa représentation inutile.

Si l'accent est mis sur le concept spécifique au DD, hors méthode d'élaboration, alors la question de la représentation spécifique au DD apparat primordiale. Dans le cas ou il est porté autant d'attention à la méthode qu'à l'objet, la question de la représentation spécifique du DD reste prégnante. Tout au plus aura-t-elle été négociée entre les acteurs, ce qui est un sujet d'étude intéressant mais hors propos.

  • 1.3 Représentations par les capitaux

Tout le courant de recherche de l'économie écologique représente le DD en faisant appel à la notion de capital. C'est la métaphore de l'héritage qui est utilisée : la génération actuelle reçoit de la précédente un capital environnemental, social et économique et devrait transmettre à la génération suivante un capital supérieur. La substitution plus ou moins forte entre les capitaux qu'un acteur admet indique le niveau de durabilité forte ou faible qu'il envisage.

Ce type de représentation butte sur quelques difficultés. Celle de l'absence d'unité identique entre les indicateurs des différents capitaux, ce qui empêche de savoir si le capital total augmente, que ce soit en durabilité forte ou faible. Celle de la fixation du seuil minimal de capital environnemental à transmettre (Vivien) dans le cas de la durabilité forte.

  • 1.4 Représentations paradigmatiques

Certains élaborent leur représentation du DD au regard des idéologies politiques, et plus spécifiquement du contrat naturel (rapports des humains à la nature) et du contrat social (rapport des humaines entre eux). Chaque société apporte une réponse par question, réponse considérée par tous les membres comme évidente, qui s'impose naturellement à tous. Ce sont les paradigmes d'une société.

En suivant Bajoit (Bajoit, 1990), pour les sociétés occidentales industrielles, depuis le siècle des Lumières, le paradigme du contrat naturel est le progrès, celui du contrat social est la raison, ce qui est raisonnable étant issu d'une discussion démocratique. Mais une fois ces paradigmes posés, les humains divergent sur l'interprétation à leur donner. A chaque déclinaison son idéologie, comme l'indique le tableau 3.

 

 

 

 

 

Contrat social

Paradigme = la RAISON, exprimée par la démocratie

 civiliste étatiste

Contrat naturel. Bourgeois libéralisme Nationaisme

Paradigme = le PROGRES Prilétaire socialisme communisme

Tableau 3 : paradigmes et idéologies des société industrielles occidentales

 

Mais dès les années 60, les paradigmes de progrès et de raison ont été contestés par de nouveaux mouvements sociaux. Ces derniers les remplacent par la qualité de la vie et l'autonomie. De nouveau, à chaque déclinaison son idéologie, comme l'indique le tableau 4.

 

 

 

Contrat social.

Paradigme = L'AUTONOMIE

 formelle réelle

Contrat naturel. technologique néo-libéralisme gestionnaire

Paradigme = la QUALITE de la VIE qualitative hédoniste solidarisme

 

Tableau 4 : paradigmes et idéologies des sociétés post-industrielles

 

Cette grille de lecture permet de positionner différentes représentations du DD :

  • certains acteurs estiment que le DD est d'ajouter une touche environnementale dans les idéologies de la société industrielle ;

  • d'autres estiment que le DD est le processus qui réalise ou accompagne le changement de paradigme (entre la société industrielle et la société « post-industrielle ») ;

  • d'autres encore estiment que le projet solidariste incarne le DD.

Au moins un des deux courants de la transition (Boutaud et Jury, 2012), celui du transition management (Boulanger, 2008) peut être compris, selon cette grille de lecture, comme un mouvement qui a pour mission d'accompagner, voire de provoquer le changement de paradigme. Les « arènes de la transition » en sont un exemple.

  • 1.5 Représentation par des critères spécifiques

Van Parijs (communication privée) estime inutile de construire une représentation du DD qui se pare de toutes les qualités. L'apport spécifique du concept est de poser la question de la possibilité de la généralisation des modes de vie dans le temps et l'espace. Boutaud utilise les mêmes critères temps/espace lorsqu'il dit que le DD élargit la notion d'intérêt général (Boutaud, 2005).

  • 2. Lien entre représentation du DD et rôle des pouvoirs publics
  • 2.1 Positionnement des pouvoirs publics

Toute action, y compris la communication, implique l'existence d'une représentation (Grize, 1993, p 3). A défaut de discussion sur les représentations du DD, les pouvoirs publics utilisent celles notamment véhiculées par l'habitude, sans percevoir les impacts potentiels de ce (non)choix. La représentation habituellement utilisée par les pouvoirs publics (équilibre des 3 piliers) est pourtant celle qui leur posera le plus de problèmes : elle n'est pas opérationnalisable spécifiquement. Suite à quoi, les acteurs accuseront les pouvoirs publics d'avoir été inefficaces.

Une administration fédérale belge (SPP DD) a été confrontée au choix d'une représentation lors de l'élaboration du 3° plan fédéral de DD. Soit elle reproduisait la représentation de l'équilibre entre les 3 piliers, avec le risque de perdre toute crédibilité, soit elle en utilisait une autre. Une nouvelle représentation fut construite de manière ad-hoc : elle a été pensée comme le lien entre diverses politiques (métaphore du pont) et comme un instrument de cohérence entre ces diverses politiques. Le critère d'évaluation de la cohérence fut le degré de correspondance à une vision de long terme construite de manière collaborative.

  • 2.2 Attentes des acteurs par rapport aux pouvoirs publics

Les acteurs souhaitent que la société dans laquelle ils agissent arrive à un état déterminé (société durable, société en transition...). L'état souhaité par chaque acteur repose notamment sur sa représentation propre et est probablement conforme à ses intérêts. Dès lors, il n'y a pas de demande unique quant au rôle des pouvoirs publics. Les pouvoirs publics doivent-ils tenir plusieurs rôles ? Où adopter un rôle parmi plusieurs ? Une nouvelle gouvernance peut-elle aider à résoudre ce dilemme ?

Bibliographie

  • Abric J-C., Pratiques sociales et représentations, PUF, 1994, 2ème édition 1997.

  • Abric J-C., Méthodes d'étude des représentations sociales, ERES, 2003

  • Bajoit G., Hypothèses générales sur la mutation du modèle culturel, in "changement social", cours FOPES, UCL, 1990-1991

  • Boulanger P-M., Une gouvernance du changement sociétal : le transition management, dans La Revue nouvelle, 2008, n°11, p. 61-73.

  • Boutaud A. Le développement durable : penser le changement ou changer le pansement ? Thèse de doctorat en Sciences de la Terre et de l'environnement, Ecole des Mines de Saint-Etienne et Université Jean Monnet, Saint-Etienne, 2005.

  • Boutaud A. et Jury Ph., La transition, entre théorie et pratique, avril 2012, consulté le 10/12/2014 : http://www.millenaire3.com/uploads/tx_ressm3/La_transition-2012_01.pdf

  • Debuyst F., Defourny P., Gérard H., Savoir et jeux d'acteurs pour des développements durables, Academia-Bruyland, 2001.

  • Grise Jean-Blaise, Logique naturelle et représentations sociales, Textes sur les Représentations Sociales (1021-5573) Vol. 2 (3), 1-159 (1993), http://psych.lse.ac.uk/psr/psr1993/2_1993grize.pdf

  • Happaerts S., The Use of Comparative Analyses for Sustainable Development, Working Paper n°11, March 2009, 38 p, consulté le 20/10/2014 http://www.steunpuntdo.be/papers/Working%20Paper%2011_Happaerts.pdf

  • Krieg-Planque A., La formule “développement durable” : un opérateur de neutralisation de la conflictualitéLangage et société 4/ 2010 (n° 134), p. 5-29 URL : www.cairn.info/revue-langage-et-societe-2010-4-page-5.htm. DOI : 10.3917/ls.134.0005

  • Pelenc J., Développement humain responsable et aménagement du territoire, Thèse de doctorat en Géographie et Aménagement du Territoire, Université Sorbonne Nouvelle, 2014

  • Theys J., Le développement durable face à sa crise : un concept menacé, sous exploité ou dépassé ? in Actes de la journée d'études du 26 juin 2012 « le développement durable : concept sous-exploitée ou idée dépassée ?» Paru dans Développement durable et territoires, vol. 5, n°1 | Février 2014 mis en ligne le 04 février 2014, consulté le 6 octobre 2014. URL : http://developpementdurable.revues.org/10196 ;

  • Theys J., du Tertre C., Rauschmayer F., Développement durable : la seconde étape, La tour d'Aigues, Éditions de l'Aube, 2010.

  • Vivien F-D, 20-22 juin 2012 : Rio plus vain ?, Développement durable et territoires [En ligne], Vol. 4, n°3 | Octobre 2013, mis en ligne le 30 octobre 2013, consulté le 07 octobre 2014. URL : http://developpementdurable.revues.org/10206 ; DOI : 10.4000/developpementdurable.10206

  • Zaccai E. Le développement durable. Dynamique et constitution d'un projet, Peter Lang, Bern – Bruxelles, 2002

 



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